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La lettre d’Inès Fernandez Moreno

27/09/2017

Une lettre qui raconte la genèse du roman Le ciel n'existe pas 

Le ciel n’existe pas

Inès Fernández Moreno

 

 

Le point de départ de ce roman fut ma rencontre avec Sabrina, la jeune aide qui s’occupait alors de ma mère nonagénaire. Issue d’un milieu défavorisé, elle avait un bébé de quelques mois. Du jour au lendemain, elle l’abandonna derrière elle, sans laisser d’adresse ni même d’explications. J’ai immédiatement pensé que Sabrina avait été victime de la traite des blanches à Buenos Aires, et je me suis mise à écrire.

 

En Argentine, la traite des femmes existe depuis toujours et était déjà dénoncée par Albert Londres il y a près d’un siècle. L’hypocrisie des politiques et la corruption à tous les niveaux de notre société ont permis à ce fléau de perdurer sans entraves. Mais, depuis quelques années, il émerge de l’ombre et se révèle au grand public, à travers des affaires médiatisées, comme la disparition de Marita Varon et le combat courageux de sa mère pour la retrouver.

 

Dans cette ville contradictoire de Buenos Aires, où la pollution et la misère la plus absolue cohabitent avec la frivolité et la consommation, le proxénétisme est omniprésent : sur les lampadaires ou les cabines téléphoniques du centre, on trouve partout des annonces qui promettent « les meilleures » de tel ou tel quartier « pour 300 pesos ». Dans les rues, on voit des femmes en véritable croisade morale décoller ces affiches, et on aperçoit ceux qui après elles passeront pour en recoller. Ces affiches laissent entrevoir une sombre réalité : celle d’un monde sinistre, qui exploite les femmes les plus pauvres et les plus désemparées, celle de la violence extrême à laquelle beaucoup sont encore de nos jours confrontées.

 

Dans Le ciel n’existe pas, j’ai voulu répondre à cette barbarie par la solidarité féminine, celle qui unit tous les personnages féminins de mon roman. Ce lien fraternel est plus que jamais nécessaire, dans notre Argentine contemporaine, où le nombre de femmes victimes d’homicides ne fait qu’augmenter. Ainsi, en 2016, 290 femmes ont été assassinées et 400 enfants ont perdu leurs mères. Fin 2016, à l’initiative du collectif « Ni Una Menos » (Pas une de moins), des milliers de personnes ont marché dans les rues de Buenos Aires pour protester contre la violence faite aux femmes. Malheureusement, durant les 43 premiers jours de 2017, on a déjà compté 57 assassinats. Ces chiffres effrayants sont la conséquence de la pauvreté et de l’ignorance, mais également des préjugés et de l’ancestrale culture machiste qui imprègnent notre société, et contre lesquels nous devons nous élever.

 

« Le ciel n’existe pas », c’est la phrase désenchantée que j’ai lue un jour sur un mur de Buenos Aires. J’ai voulu que ce roman soit un message d’espoir, une utopie que seule la fiction permet de concrétiser. Le ciel devrait exister pour tout le monde, au moins un morceau.

 

Le Ciel n’existe pas a reçu le prestigieux prix Sor Juana Inès de la Cruz, qui chaque année récompense le meilleur roman écrit par une femme espagnole ou latino-américaine. Ces dernières années, il a couronné Almudena Grandes (Lattès), Claudia Piñeiro (Actes Sud) ou encore Sylvia Iparraguirre (Métailié).

Inès Fernandez Moreno sera à Paris du 4 au 12 octobre 2017.

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